Rencontre avec Fabcaro, drôle de scénariste et talentueux dessinateur

Le Quai des Bulles, festival de bande dessinée qui se tenait du 23 au 25 octobre, a été très riche en rencontres d’auteurs en tout genre, toutes aussi passionnantes. C’est une interview de Fabcaro que je vous propose de découvrir aujourd’hui. Je l’ai rencontré entre deux séances de dédicaces.

L’auteur jongle aisément avec les styles : d’Achille Talon à Zai, Zai, Zai, Zai (son dernier album paru chez 6 Pieds Sous Terre) en passant par Z comme Don Diego (un album reprenant l’univers de Zorro). Fabcaro assure également toutes les casquettes : tantôt scénariste sur la reprise d’Achille Talon avec Serge Carrere, tantôt dessinateur sur Talk show (éditions Vide Cocagne) ou sur Parapléjack (éditions La Cafetière).

En 2015, son album Zai, Zai, Zai, Zai est doublement récompensé du prix Landerneau BD « Coup de Cœur » et surtout du prix Ouest-France/Quai des Bulles remis le samedi 24 octobre à Saint-Malo d’après les votes d’un jury de lecteurs.

Rencontre avec le talentueux dessinateur et scénariste Fabcaro : interview authentique d’un artiste authentique.

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Moi-même (à gauche) interviewant Fabrice Caro (à droite) au stand des éditions 6 Pieds Sous Terre.
[Crédit photo : organisation du festival Quai des Bulles]

9782847740066_1_75Yann Blake : Présentez-nous un peu votre parcours artistique.

Fabrice Caro : En tant qu’auteur, moi j’attaque ma onzième année. Mon premier album c’était à la Cafetière, c’était Le Steak haché de Damoclès en 2005. Et entre temps j’ai alterné projets chez les petits éditeurs et chez les gros. Chez les gros éditeurs ce sont souvent des scénarios pour d’autres, par exemple chez Fluide Glacial avec James, ou Fabrice Erre. Ça fait une dizaine d’années à peu près que je jongle avec différents projets, différentes maisons d’édition.

Y.B. : Vous donnez un peu l’impression d’être « abonné » aux petites maisons d’édition. C’est un choix, ou est-ce parce que ce que vous avez envie de raconter intéresse davantage les petits que les gros ?

F.C. : Ah oui c’est par choix ! C’est un petit peu des deux finalement, c’est en fonction des projets. Il y a des projets, comme Zai, Zai, Zai, Zai, qui n’auraient pas pu trouver leur place chez un gros éditeur. Chez 6 Pieds Sous Terre, ce sont clairement des choses plus expérimentales, alors que les grands éditeurs, plus grand public. Alors en fonction des projets, je cible plutôt petits éditeurs indépendants, ou grands éditeurs. Et les petits éditeurs c’est un peu ma famille de cœur, c’est eux qui m’ont fait débuter.

Un lecteur : Geluck a voulu faire une mention particulière pour votre album Zai, Zai, Zai, Zai pour le prix Landerneau.

F.C. : Il a adoré en effet, c’était une belle surprise. Après il m’a écrit, il m’a envoyé un mail me disant qu’il avait voté pour mon bouquin et que pour le prix Leclerc ça passait pas, qu’il avait donc tenu à le mentionner : chose qui est assez rare et qui fait super plaisir.

9782352121169_1_75Y. B. : Avec Zai, Zai, Zai, Zai, comment vous viennent ces idées d’histoire, assez inhabituelles finalement ?

F.C. : Ça part souvent de l’observation en fait. Moi je suis inspiré par tout ce que je vis au quotidien, tout ce que je vois. Donc après c’est digéré et ça ressort souvent complètement tordu. J’aime bien aller au bout d’une situation, pousser l’absurde le plus loin possible. Et pour le Zai, Zai, Zai, Zai, le principe était que je voulais faire quelque chose de super barré, super burlesque, mais avec une dimension un petit peu politique, avec des gros guillemets derrière. C’est une seconde lecture un petit peu, sur la société de consommation, sur la perception qu’ont les gens des marginaux… Et le point de départ je ne sais pas vraiment comment ça m’est venu : cette espèce d’angoisse quand la caissière me demande ma carte du magasin, je pense que c’est parti de là.

Y.B. : La Clôture, un autre album plutôt loufoque, comment ça s’est passé pour le proposer aux éditeurs ?

F. C. : C’est là, que c’est super cool de bosser avec des petits éditeurs. La Clôture au départ, j’avais fait cinq pages, complètement déstructurées, ça partait un peu dans tous les sens. Et j’avais proposé ces cinq pages à l’éditeur, mais sans savoir vraiment où j’allais. Et je lui ai dit : eh bien voilà, c’est un récit complètement déstructuré mais je vais improviser, ne sachant pas où je vais. Ça c’est un luxe, que l’on ne peut pas se permettre avec les grands éditeurs, qui ont besoin d’un synopsis, une histoire, un truc carré. C’est une liberté, vraiment, de pouvoir venir avec cinq pages complètement barrées qui vont nulle part en disant « Je vais improviser ! » et que l’éditeur te dise « Ouais vas-y ! ».

Y.B. : Hier vous avez été récompensé du Prix OuestFrance/QuaidesBulles vous vous y attendiez ?

F. C. : Non, ça a été vraiment la surprise. Au départ je crois qu’il y avait dix albums nominés et puis il en restait que cinq. Déjà j’étais super surpris d’être dans les cinq derniers. Je ne m’y attendais donc pas du tout. Dans le lot, dans les cinq finalistes, il y avait un super pote, Mathias Lehmann, je pensais que c’est lui qui l’aurait eu. Globalement tout ce qui arrive autour de ce bouquin [Zai, Zai, Zai, Zai] je trouve ça irrationnel et inattendu, ça prend des proportions. Je suis super content !

Y.B. : Est-ce qu’il y a des endroits plus indiqués pour trouver des gens de qui se moquer ou par qui être touché, et les reprendre par la suite dans vos livres ?

F.C. : Non, je ne crois pas qu’il y ait de lieux. C’est vraiment au quotidien. Tout m’inspire en fait. Je suis une espèce d’éponge partout où je vais, je trouve toujours matière. Oui : partout où il y a des gens, que j’aille à la Poste, à la boulangerie, que je me balade dans la rue. Il y a matière partout. Il n’y a pas vraiment de lieux prédéfinis. Du coup ça oblige à être spectateur, ce que je suis souvent, je trouve. Donc ça c’est pas vraiment terrible, toujours à regarder ce qui se passe…

Y.B. : Au final c’est un peu de manière humoristique que vous dépeignez vos personnages, est-ce que des fois vous pensez à faire dans d’autres genres plus sérieux : documentaire, réaliste… ?

F.C. : Et bien non, j’allais dire « je suis condamné à faire de l’humour » c’est pas le mot, c’est pas ‘condamné’. Je crois que les gens ne comprendraient pas si j’essayais de faire quelque chose de sérieux, ou alors il faut que je le fasse sous pseudo. Ça m’a déjà effleuré, de faire quelque chose de plus sérieux mais sous pseudonyme. Parce que là, les gens se disent « Ah Fabcaro, on va lire quelque chose de marrant ! ». J’ai l’impression que je dois continuer dans l’humour. Tout ce que je fais ça part un peu dans tout les sens, mais la ligne directrice ça reste quand même de l’humour. Je serais tenté de faire quelque chose de plus sérieux mais je le ferai sous un autre nom je pense.

Y.B. : Donc nous ne le saurons pas, ce sera juste lors des séances de dédicace que l’on vous reconnaîtra…

F.C. : Et bien j’ai déjà fait un livre plus sérieux, il y a une dizaine d’années, j’avais écrit un roman publié chez Gallimard qui était sorti sous mon nom d’état civil : Fabrice Caro. C’était déjà plus sérieux ce livre. Mais en bande dessinée, je vais toujours rester dans l’humour, oui. Même si après j’explore plusieurs registres d’humour.

9782205074130-couvY.B. : Quel était le cahier des charges pour votre reprise d’Achille Talon ?

F.C. : C’est Dargaud qui m’a proposé, et ça tombait bien parce que j’étais super fan d’Achille Talon quand j’étais gamin. Pour ce qui était du cahier des charges, les éditions Dargaud ont été super cool, ils m’ont dit « Tu as carte blanche, tu fais comme tu veux, l’idée c’est de reprendre le personnage, de le moderniser un petit peu en le plaçant à notre époque. »

Y. B. : Donc l’idée de moderniser la série venait plus de l’éditeur que de vous ?

F. C. : Ah oui complètement, c’est clairement une demande de l’éditeur. Je n’aurais jamais osé proposer de reprendre Talon. L’idée de placer Talon aujourd’hui, consistait à moderniser le propos tout en restant quand même dans l’univers de Greg. Comme moi j’étais super fan de Greg, je fais gaffe à respecter l’esprit. Je suis peut-être trop respectueux.

Talon-planche

A cet instant, deux demoiselles usent de leurs charmes, pour que FabCaro ressorte sa trousse et leur dédicace son album récompensé du Quai des Bulles. Cela montre la notoriété et l’intérêt des festivaliers et festivalières pour FabCaro.

Y. B. : Déjà un deuxième tome d’Achille Talon, nous, lecteurs ne nous en lassons pas, mais est-ce que vous qui êtes toujours sur des projets très variés : n’avez-vous pas peur de vous lasser de jouer avec les gestuelles et paroles d’Achille Talon ?

F. C. : Si si, ça me fait un petit peu peur. Là sur deux tomes on s’est bien amusé. Je me suis même plus amusé sur le deuxième que le premier, parce que sur le premier je prenais un petit peu mes marques. Déjà c’est quelque chose qui me fait peur dans mon boulot en général : essayer de ne pas tomber dans la répétition, de ne pas m’ennuyer, et sur le Talon notamment… précisément sur le Talon ouais. Du coup je sais pas si on va continuer encore plusieurs tomes comme ça. Je pense qu’ils attendent d’abord de voir les ventes du tome 2. Mais je me pose la question voir si j’ai envie de continuer sur la durée.

Y.B. : Comment s’y prendre, pour s’imprégner le vocabulaire propre à Achille Talon ? Cela vous a pris du temps  ou a nécessité l’analyse approfondie des albums de Greg ?

F.C. : Il se trouve que pour ma part c’est bien tombé, puisque quand j’étais enfant/ado j’étais un grand fan d’Achille Talon, donc je les ai tous lus. J’étais déjà très imprégné de la culture Achille Talon. Quand Dargaud m’a proposé ça, je me suis juste un peu replongé dedans pour revoir quelques trucs. Mais j’ai pas eu besoin de trop trop bosser puisque j’avais cette culture déjà depuis que j’étais gamin. Les tics d’Achiille Talon sont revenus assez naturellement. Je n’ai donc pas eu besoin de m’y replonger sérieusement.

Y. B. : Et comment trouver autant d’idées des gags ? Car c’est un exercice scénaristique complexe, les gags !

F. C. : C’est toujours un petit peu mystérieux : J’essaye de partir d’une situation, je place Talon dans celle-ci, la plupart du temps (une situation) moderne. Et j’essaye de voir quel décalage ça peut créer en fait. C’est presque des jeux d’enfants : je prends un personnage, je le mets dans un lieu et j’essaye de voir ce qui peut se passer.

Y. B. : Cela vous arrivait de prendre des notes, lorsque quelque chose se passait au quotidien ?

F. C. : Oui régulièrement. Je suis inspiré par tout ce que je vois. Après, précisément pour Talon, je sais pas pour quelle scène a inspiré quoi, mais oui cela a du m’arriver.

Y. B. : Faut –il s’attendre à un troisième tome ?

F. C. : Normalement oui. Là le tome 2 vient de sortir. J’imagine qu’ils attendent de voir les retours de ventes pour lancer le tome 3. Pour le moment, on n’a pas encore de feu vert sur le tome 3. Mais je pense que d’ici un mois on devrait savoir ce qu’il en est.

Y.B. : Qui a planché sur le projet Achille Talon en premier : vous ou Serge Carrère [le dessinateur] ?

F. C. : C’est moi. Dargaud m’a d’abord proposé de reprendre le projet dont j’ai scénarisé 4 ou 5 pages. J’ai fait les storyboards, et à partir des storyboards, ils se sont mis à chercher un dessinateur. Ils ont fait faire plusieurs essais à plusieurs dessinateurs. Et le choix s’est arrêté sur Serge.

Coup de foudre ? l`haciendaY.B. : Vous n’êtes pas seulement scénariste, vous êtes également dessinateur. Z comme don Diego par exemple, vous avez travaillé avec Fabrice Erre. Est-ce que ça vous est utile de connaitre les deux casquettes sur certains projets : scénariste et dessinateur ?

F.C. : Ouais ouais, ça m’est utile parce que je connais le boulot de dessinateur. Il y a des scénaristes qui ne sont pas dessinateurs, qui ont tendance par exemple à mettre des pâtés de texte sans se rendre compte qu’il faut que ça tienne dans une bulle. Enfin, moi le fait de faire les deux à côté, je sais ce qu’il est possible de faire, j’ai peut être plus de notion du rythme. Et ce qui est bien aussi d’être dessinateur, c’est que je ne scénarise pas en texte, je scénarise en storyboards : je fais des espèces de petits brouillons, donc l’effet est plus immédiat pour le dessinateur. Il a déjà un espèce de découpage avec des expressions. De l’aveu des dessinateurs avec qui j’ai bossé, ça les aide pas mal.

Y.B. : Donc vous réalisez un storyboard dessiné…

F.C. : Bon, c’est quelque chose d’assez bâclé, jeté comme ça au brouillon. Mais déjà ça place les personnages, enfin après le dessinateur remet en scène comme il veut. Ceci dit, pour moi déjà, ça permet de donner l’intention du scénario.

Y.B. : Vous avez adapté Zorro, dans Z comme don Diego, comment vient l’idée d’adapter une série un peu kitch telle que Zorro ?

F.C. : C’était rediffusé à la télé il y a quelque temps, et je regardais ça avec mes filles. Je suis tombé dessus par hasard sur la 3 à 20h, le dimanche soir. Déjà je regardais ça quand j’étais gamin, mais quand j’étais gamin, j’avais pas le recul. En revoyant ça à mon âge, j’ai vu tout le potentiel comique qu’on pourrait tirer de ce truc. Déjà le fait que personne ne voit que Zorro c’est don Diego alors que c’est juste un masque en plus, la voix est la même. Je regardais ça, et ça me faisait marrer. Le muet aussi, Sergent Garcia… enfin c’est bourré d’archétypes. J’ai vu tout de suite le potentiel comique.

Y.B. : Quel personnage, avez-vous pris le plus de plaisir à croquer dans cet album ?

F.C. : Je crois que c’est le personnage principal don Diego. Je me suis bien amusé avec cette espèce de schizophrénie, de type qui assume pas sa double personnalité, qui a du mal à s’en sortir avec ça, qui lui est amoureux de la fille, mais la fille est amoureux de Zorro. Je trouvais le personnage super attachant, je me suis bien amusé avec lui.

Y.B. : Et pour ce qui est du Sergent Garcia… ?

F.C. : Lui aussi oui.  Je sais que Fabrice s’est beaucoup amusé avec Bernardo, parce qu’il a pu s’amuser avec le muet, donc s’amuser avec les gestuelles : mettre des bras partout, les expressions…

Y.B. : Dernière question : quels sont vos projets en cours ?

F.C. : Là je suis un peu sur les retours du Zai, Zai, il y a tellement de choses : pas mal en festivals, pas mal dans tous les sens. Donc en ce moment, j’ai un petit peu levé le pied. Je suis en train de scénariser un truc pour Fabrice [Erre] pour Fluide Glacial, qui pour le moment passe en magazine, et qui sortira peut-être en album. Je fais des choses pour le site du Monde en ce moment tous les mardis, ça donnera lieu peut-être à un album aussi. Et je commence aussi à réfléchir un petit peu à un album perso, pour 6 Pieds Sous Terre. Peu à peu ça commence à mûrir. Je ne sais pas encore quand il devrait sortir, c’est au stade réflexion en ce moment.

Y.B. : Merci beaucoup Fabrice.


Copyright Fabrice Caro pour les couvertures et illustrations de l’article.

Remerciements aux responsables des éditions 6 Pieds Sous Terre, sans qui cette rencontre n’aurait pu avoir lieu, aux organisateurs du Quai des Bulles, et bien sûr à FabCaro pour toutes ses réponses.

Yann

Yann

Fondateur et administrateur de la TV-Radio Phylacteres.fr, Rédacteur du site.
Yann

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