En quête de bulles n°7 : ces BD qui intègrent leurs lecteurs dans la création de l’œuvre

Bonjour à tous,

Dans ce septième numéro de l’« En quête de bulles », nous aborderons l’influence que peuvent avoir les lecteurs sur le déroulé de certaines bandes dessinées. Car, si la qualité première d’un lecteur semble être dans l’observation silencieuse de l’œuvre publiée, son rôle semble appelé à évoluer vers un statut plus actif.

Lorsque l’on s’intéresse à l’influence des lecteurs sur le neuvième art, il faut nécessairement commencer par définir deux phases :

– La première concerne l’influence que peut avoir le lecteur sur le produit fini ;

– La seconde s’attarde sur l’influence que peut avoir le lecteur lors du processus créatif à proprement parler. Elle commence avant la création de la BD et se termine lorsque la dernière touche a été ajoutée par son auteur.

Phase 1 : l’influence du lecteur sur le produit fini

I) Tout n’est que cycle 

Dans le cas de BD pensées comme une série, chaque tome est bien souvent étroitement dépendant des autres. Pour apprécier pleinement l’œuvre, ses enjeux et ses secrets, il est donc souhaitable d’en appréhender toutes ses composantes. Chaque parution de tome enrichit donc le(s) précédent(s) d’un nouveau degré de lecture.

Or, la publication des tomes suivants se trouve en réalité conditionnée au succès des tomes antérieurs. Si peu de monde a acquis un tome, l’auteur n’aura pas le droit de faire le suivant (c’est l’éditeur qui décide en fonction des chiffres de vente). Sa série sera alors arrêtée voire « mise en pause », ce qui revient souvent au même.

Les séries Hana Attori et Surnaturels font ainsi partie de ces bonnes séries qui subissent actuellement un tel sort. Les secrets des premiers tomes trouveront-ils réponse un jour ? Rien n’est moins sûr.

Couv_122393

Le dernier tome paru de « Hana Attori » avant sa mise en pause pour une durée indéterminée.

L’achat d’un album de série par un lecteur influence donc la création des suivants. Le tome acquis par le lecteur s’en retrouve par conséquent indirectement grandi (si le tome suivant est bon 😉 , sinon…).

II) L’ordre de lecture laissé à l’appréciation du lecteur

Il existe plusieurs séries pour lesquelles l’ordre de lecture est laissé à l’appréciation du lecteur. Dans le cas le plus simple, l’histoire commence à la fois page 1 mais aussi page 48. Le lecteur est donc amené à choisir son début.

La série Alter Ego  va même plus loin en permettant aux lecteurs d’aborder chaque tome de saison dans l’ordre qu’il leur plaira. Le choix qui sera opéré quant à l’ordonnancement des tomes impactera nécessairement l’appréciation qui sera faite de la série.

alterego

Promo concernant la saison 1 d’ « Alter Ego »

Chaque tome est en effet consacré à un personnage et l’ensemble des personnages apporte son lot de compréhension sur l’histoire globale et commune. L’expérience de lecture est donc unique (voir conseil lecture n°5).

 III) Le cours de l’histoire conditionné par les choix du lecteur

La série BD Destins laisse elle aussi une certaine autonomie au lecteur en lui offrant plusieurs chemins possibles pour une même histoire.

destins

« Destins » : alors, quel chemin emprunterez-vous ?

Basée sous forme d’arborescence, la suite de l’histoire dépend pleinement du choix opéré par le lecteur. C’est lui qui décidera que la suite d’un tome réside dans tel tome et non tel autre. Tout semble alors envisageable.

IV) Bilan

Mais malgré ces quelques choix laissés à l’appréciation des lecteurs, leur influence sur l’œuvre achevée reste quand même relativement limitée. Les rares décisions qu’il leur est possible de prendre sont finalement le fait des auteurs. Chaque combinaison est calculée à l’avance et chaque histoire possible savamment pensée en amont.

Phase 2 : l’influence du lecteur lors du processus créatif à proprement parler

I) La concession de l’auteur à son public

Il arrive parfois qu’un consensus voit le jour parmi les lecteurs quant au devenir de personnages et de certains couples. Ces mouvements peuvent parfois être mis en scène par l’auteur, surtout lorsque cela ne change pas fondamentalement l’histoire à laquelle il avait pensé.

On peut noter à ce titre la réunion du couple Gryf/Shimy dans Les Légendaires, couple largement plébiscité par les lecteurs de l’époque.

2809702712_1

Gryf et Shimy (« Les Légendaires ») © Patrick Sobral – Delcourt

Avec certains lecteurs, nous avions également réussi à éviter la mort ridicule du personnage d’Ikaël dans cette même série. Il était initialement prévu qu’il meure lors de la scène d’ouverture du tome 15. *fierté* Une créature a finalement pris sa place pour se faire littéralement exploser.

II) L’implication des lecteurs par le vote

Le concept du vote est un concept relativement récent. Avec l’émergence des réseaux sociaux, la relation auteur-lecteurs s’est en effet considérablement simplifiée.  L’éditeur ne joue alors plus son rôle d’intermédiaire et il peut y avoir un retour de l’auteur envers ses lecteurs, chose que ne permettait pas le dialogue par voie postale (pour des raisons évidentes de vie privée).

Dans les séries Surnaturels et Les Nombrils, par exemple, les lecteurs ont ainsi été consultés sur Facebook quant au look de certains personnages.

nombrils

Delaf et Dubuc, auteurs des « Nombrils », ont proposé aux lecteurs de voter pour une tenue spéciale pour Vicky.

Chapeau, coiffure, accessoire, le spectre des décisions à prendre était relativement vaste parmi une série de propositions. Dans le cadre de Surnaturels, les lecteurs pouvaient également proposer le look qu’ils imaginaient, en vue de le faire dessiner par les auteurs (si celui-ci plaisait à la communauté bien sûr).

surnaturels

Pour « Surnaturels », les votes eurent lieu sur Facebook. Le personnage en haut à droite est une proposition d’une lectrice nommée Anna. Sa tenue de Silène fut plébiscitée par le public et intégrée à la BD (dessin en haut à gauche). En bas, il s’agit de Dean, personnage emblématique de la série, après son relooking par les fans.

III) La mode des lecteurs-personnages

Il existe depuis quelques années un mouvement consistant à proposer des concours avec à la clef un rôle dans la BD. Seuls, Les Nombrils, Surnaturels ou plus récemment Les Carnets de Cerise sont autant de séries qui surfent sur ce concept. Si dans la plupart il s’agit de rôles de figuration, la série Seuls propose quant à elle des rôles secondaires aux apparitions multiples. C’est le cas par exemple de Tanguy.

concoursseuls2

Les figurants dans la BD « Seuls » © Bruno Gazotti

NB : pour la petite anecdote, Jonathan, l’un des gardiens de handball dans le tome 4 de Surnaturels, appartient à l’équipe d’Ederweld 🙂 (la classe ^^).

jonath

Les figurants de la BD « Surnaturels » © Jérôme Alquié

Pour autant, ces phénomènes d’interaction entre BD et lecteurs sont-ils aussi récents qu’on peut le penser ? L’émergence des réseaux sociaux en est-elle vraiment la cause ? Pas si sûr !

Si l’on s’attarde en effet sur les pierres tombales de la bande dessinée Pierre Tombal, on peut constater que les noms sont variés. Après avoir égrené ceux de ses proches, le dessinateur de la série, Hardy, y inscrit désormais ceux des lecteurs qui le lui demandent (mais il paraît que la liste d’attente est longue ^^). Or la saga prévalait avant l’apparition des réseaux sociaux tels que nous les connaissons aujourd’hui.

Hardy-et-Cauvin--Pierre-Tombal--23-p29

Extrait de la BD « Pierre Tombal » © Cauvin – Hardy – Dupuis

La célèbre BD Astérix présente elle aussi un secret dans le même esprit. Le chien d’Obélix, Idéfix, possède en effet son nom grâce à un concours organisé dans le journal Pilote en 1963. Les lecteurs étaient alors invités à proposer des idées de noms pour le célèbre chien gaulois. Et c’est finalement Idéfix qui fut retenu par les auteurs.

g22b

Idéfix © Goscinny – Uderzo

Ce septième numéro de l’« En quête de bulles » est à présent terminé, j’espère que vous aurez appris deux ou trois choses nouvelles sur le neuvième art. A bientôt pour un prochain volet.

South


Accéder aux autres « En quête de bulles »

Vous aimerez aussi...

2 réponses

  1. Haalysse dit :

    Salut !

    Je viens de découvrir par hasard votre site et de dévorer ta rubrique « En quête de bulles » :p

    Je pense que pour compléter ce post, tu pourrais également parler des bande dessinée dont le lecteur est le héros (je ne connais pas le nom exacte, mais c’est les albums où l’on dit « si vous passez dans le tunnel aller en page 12, sinon en page 14). Je n’apprécie par particulièrement, mais cela fait partie du paysage de la bande dessinée ^^

    Ensuite, il y a également tout ce qui est BD dites « indé » comme celle de Leif Tande : MORLAC La Pastèque. C’est au lecteur de décider dans quel ordre lire les cases de cet album de 48 pages et c’est vraiment génial ! L’histoire devient presque personnelle. Sur la page wiki qui parle des BDs sous contraintes et de l’OuBaPo, ils appellent ça la pluri-lecturabilité. Il y a également Scott McCloud qui a expérimenté des strips de ce type sur son blog, ou du moins dans L’art invisible.

    Enfin, il est aussi possible de parler des sites internet comme tapastic ou patreon où les auteurs publient planche par planche et évoluent donc au grès des remarques de leurs lecteurs.

    Quoi qu’il en soit, merci pour l’article (:

    Haalysse

    • South dit :

      Hello et bienvenue ici.

      Je connaissais les livres dont on est le héros mais j’ignorais que ça existait aussi en BD, ça me tente bien ^^. J’espère juste qu’ils ont abandonné le format 48 pages ^^.

      Pour ce qui est de ton deuxième paragraphe, merci beaucoup d’enrichir mon article de tes références :). Je me renseignerai plus en détails et comme j’ai pour projet d’adapter cet article en vidéo, peut-être en parlerais-je à cette occasion.

      Concernant les bd numériques dont l’histoire dépend de l’avis ou du vote de lecteurs, j’en avais connaissance mais j’ai hésité à en parler. Ce qui est sûr c’est que ça sera rajouté dans la future vidéo. Mais tu as raison, j’écrirai sans doute quelques lignes supplémentaires à ce sujet dans cet article parce que ce détail est important.

      En tout cas pour ceux qui liront les commentaires, sachez qu’il existe également des blogs par l’intermédiaire desquels, certains auteurs soumettent l’évolution de leur BD au vote des internautes. Cela dit, de l’aveu même d’une jeune auteure, qui s’est exprimée il y a quelques jours sur la page facebook de Becky (coloriste de Maliki), ce procédé n’est pas sans inconvénient.

      En premier lieu on peut notamment citer le fait que la BD part presque systématiquement dans tous les sens et qu’il devient alors compliqué de la finir de manière logique.

      Ce procédé d’écriture n’est pas sans me faire penser au rp sur des forums, puisqu’il s’agit d’écrire une histoire avec une part d’aléatoire et qui se trouve soumise à des interventions de tiers ^^.

      L’avenir nous dira comment le turbomédia parviendra à exploiter ce type de construction narrative. Cela dit j’ai le sentiment que de ce côté là, la frontière entre BD et jeux vidéo risque de s’estomper petit à petit.

      Merci à toi pour ton intervention.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Captcha *