En quête de bulles n°6 : la bande dessinée, de la littérature de bas étage ?

Bonjour à tous,

Aujourd’hui nous allons aborder un thème assez singulier puisqu’il s’agit de l’image de la bande dessinée en France. Si vous êtes un lecteur de bande dessinée, cela ne vous a sans doute pas échappé, son image est péjorative.

Or, cette image est si péjorative qu’il n’y a pas besoin d’aller chercher très loin pour s’en rendre compte. Je citerai à ce titre deux exemples :

            • Le premier concerne un journaliste d’i>TÉLÉ, chaîne télévisée d’informations qui, dans un article du 3 février 2013, tenait les propos suivants pour justifier qu’à trop haute dose, la téléréalité pouvait nuire aux résultats scolaires :

« Il est vrai que la lecture est bénéfique par l’apport d’un vocabulaire plus riche. A titre d’exemple, le vocabulaire des bandes dessinées (867 mots différents) est plus riche que celui des émissions de téléréalité (598 mots en moyenne). »

Si l’on peut prendre cet exemple au sens littéral, on peut en revanche s’étonner du choix de la bande dessinée dans cette comparaison. Pour certains internautes, comme Kévin. L, l’auteur de cet article a en réalité cherché à comparer « le plus « basique » côté livre […] au plus « basique » côté TV. » A ce titre, on peut se demander si la comparaison ne rabaisse pas la bande dessinée en expliquant implicitement que « même elle possède plus de mots que la télé-réalité, (c’est dire !) ». Pour Loup et moi, le choix n’est pas anodin et la réponse évidente.

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Aurélie Filipetti © Didier Plowy / MCC – culturecommunication.gouv.fr/ (30.11.12)

« Pasamonik : Est-ce que pour un ministre de la Culture, la bande dessinée est importante dans le paysage culturel ?

Aurélie Filippetti : C’est très important, parce que la bande dessinée est un art populaire et une manière de faire lire les enfants. Les enfants qui lisent la bande dessinée ont une pratique culturelle importante. »

On ne le dira jamais assez, en politique, chaque mot doit être choisi avec doigté. Or, l’emploi du terme « populaire » porte à confusion. Si l’on peut effectivement l’interpréter comme « connu d’un grand nombre de personnes », on peut aussi le considérer comme un terme péjoratif qui relaye la BD au rang de littérature pour enfants.

Or, c’est justement d’une manière péjorative que furent compris – et je crois à juste titre – les propos de notre ancienne ministre par de nombreux bédéphiles, auteurs et journalistes.

En 2014, dire que l’on lit de la bande dessinée est souvent mal perçu. Un lecteur de bande dessinée est souvent considéré comme un enfant qui n’a jamais su grandir et qui continue à lire des albums d’images par flemme de lire des romans.

Dans l’épisode 2596 de la série française « Plus belle la vie » (France 3), en date du 6 octobre 2014, Nathan se voit reprocher par Blanche Marci de lire des bandes dessinées après que celui-ci lui ait donné son avis sur le livre qu’elle projetait de faire éditer. La réaction de Blanche est pour moi caractéristique de ce que la société pense du neuvième art en général.

Pourtant, l’un n’empêche pas l’autre et pour ma part je connais de nombreux bédéphiles qui sont également de grands lecteurs de romans, nouvelles…

Face à ces constats, les bandes dessinées font-elles vraiment partie de la littérature au sens strict et si oui, sont-elles destinées prioritairement aux  enfants ? Le format 48 pages, en comparaison des centaines de pages des romans est-il au cœur de cette dévalorisation de la BD au sein de la littérature ? A quand remonte cette vision péjorative de la bande dessinée et surtout d’où vient-elle ? Autant de questions auxquelles je tenterai de répondre grâce à ce sixième numéro d’ « En quête de bulles », ma chronique d’approfondissement de la connaissance BD.

Avant propos : ayant fondé ce site, j’ai nécessairement un parti pris sur la BD puisque je suis un bédéphile convaincu. Il va de soi que j’essayerai donc de rendre à la BD ses lettres de noblesse. Ceci étant dit, commençons :

Partie 1 : La bande dessinée est-elle de la littérature ?

Avant toute chose, il semble nécessaire de s’interroger sur l’appartenance ou non de la bande dessinée à la grande et noble famille de la littérature. Pour juger d’une telle filiation, je me suis donc reporté au dictionnaire de l’Académie française et voilà la définition que l’on peut y trouver :

LITTÉRATURE n. f. XIIe siècle, au sens de « ce qui est écrit ». Emprunté du latin litteratura, « écriture ».

Activité de l’esprit par laquelle un auteur, usant du langage écrit comme d’un moyen de création artistique, transmet les fruits de son imagination, de son savoir ou de sa méditation ; les œuvres résultant d’une telle activité.  1. Ensemble des œuvres écrites qui appartiennent, par leurs qualités durablement reconnues, au patrimoine d’un peuple, d’un pays, et de toute l’humanité.

Si l’on interprète cette définition largement, rien n’exclut en soi l’ajout de dessins au texte de l’œuvre. Or une BD réside bien en une œuvre de l’esprit usant de langage écrit mais aussi d’illustrations. En somme, rien n’impose que le texte soit brut et ne puisse être inclus dans des bulles de bande dessinée.

In fine, qui pourrait nier le fait que Tintin, Astérix, Blake et Mortimer et tant d’autres séries n’appartiennent pas désormais à notre patrimoine culturel ?

Mais, si le lien entre littérature et bande dessinée ne semble pas poser de problème apparent, à quel moment la fracture d’image a-t-elle donc bien pu se produire ?

Partie 2 : Un peu d’Histoire

I/ Les origines de la bande dessinée

S’il n’est inconnu pour personne que le dessin a fait son apparition avant l’écriture, les origines de la BD sont quant à elles plus récentes puisqu’elles remontent au XIXe siècle.

On situe communément l’origine de la bande dessinée occidentale à 1833, date à laquelle fut publié Mister Jabot, une « littérature en estampes » c’est-à-dire un recueil d’estampes jointes ensemble et racontant une histoire. Mais la BD est alors encore bien loin de celle que nous connaissons aujourd’hui puisque Rodolphe Töpffer, l’auteur de Mister Jabot, ne dessina aucune bulle. A cette époque, le texte est alors inscrit sous les dessins et fait office de légende. On parle alors d’histoire illustrée et non encore véritablement de bande dessinée.

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Mister Jabot © Rodolphe Töpffer

Il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que le métier de dessinateur de bande dessinée devienne une profession à part entière. Les BD, alors essentiellement réalisées sous formes de strips c’est-à-dire de gags courts, viennent fleurir les pages de grands quotidiens nationaux. Quant aux bulles que nous connaissons aujourd’hui, elles furent généralisées avec l’arrivée de la BD The Yellow Kid de Richard Felton Outcault, un auteur américain.

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The Yellow Kid © Felton Outcault

Concernant la France, il faudra attendre 1908 avec Sam et Sap pour voir cette pratique apparaître dans nos pages.

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Sam et Sap © Georges le Cordier et Rose Candide

A cette époque, une première grande différence vient néanmoins différencier la bande dessinée américaine de la bande dessinée française. Car, si outre-Atlantique on privilégie en effet les adultes, la bande dessinée française est pour sa part destinée aux enfants.

En réaction à l’émergence des super-héros américains, la France décide finalement de mettre en place une commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence.

II/ Le protectionnisme de la loi du 16 juillet 1949

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© justice.gouv.fr

Cette commission, instituée par une loi du 16 juillet 1949 (n° 49-956 pour les puristes) et toujours en activité aujourd’hui, a pour but de protéger la jeunesse de certaines publications jugées inappropriées. En outre, dans l’alinéa 4 de son article 13, la loi du 16 juillet 1949 donne très clairement la tendance en matière de comics américains :

« L’importation pour la vente ou la distribution gratuite en France de publications étrangères destinées à la jeunesse est subordonnée à l’autorisation du ministre chargé de l’information, prise sur avis favorable de la commission chargée de la surveillance et du contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence. »

Ainsi, la publication d’un comic américain sur le sol français fait l’objet d’un contrôle approfondi. Mais quels sont finalement les critères de ladite commission ? La réponse est manifestement à trouver à l’article suivant de la loi, dans son premier alinéa :

« Le ministre de l’intérieur est habilité à interdire :

– de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs de dix-huit ans les publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse en raison de leur caractère licencieux ou pornographique, ou de la place faite au crime ou à la violence, à la discrimination ou à la haine raciale, à l’incitation, à l’usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ; »

Or en pratique, cette loi concerne avant tout les comics américains, Superman par exemple ne faisant pas dans la diplomatie… La loi instaure donc un protectionniste des BD françaises. Mais, loin de ne censurer que les comics américains, cette commission a aussi pour but de contrôler les publications françaises dès lors qu’il s’agit de :

« […] publications périodiques ou non qui, par leur caractère, leur présentation ou leur objet, apparaissent comme principalement destinées aux enfants et adolescents. »

Par peur de se faire censurer, de nombreux auteurs s’autocensurent afin de ne pas avoir de problème avec ladite commission, comme cela fut par exemple le cas pour l’un des albums de Buck Danny.

III/ Bilan

Il apparaît donc que la bande dessinée est un moyen d’expression artistique relativement récent qui peine à trouver sa place au gré de nos journaux du XXe siècle. En outre, son caractère éphémère et son orientation jeunesse semblent expliquer le désaveu que beaucoup lui portent aujourd’hui. Comment en effet comparer un livre à couverture rigide finement décorée et destiné à traverser les âges à une bande dessinée imprimée quant à elle sur un papier journal et dont la durée de vie s’en trouve donc nécessairement beaucoup plus réduite ?

Enfin, le côté péjoratif des choses liées à l’enfance n’aide en rien à l’établissement de ses lettres de noblesse. A ce titre, je pense que nous oublions trop souvent que toutes ces choses de notre lointain passé nous ont guidés vers l’âge adulte. Or, chacune de ces marches de l’enfance nous a permis de nous élever intellectuellement là où nous en sommes aujourd’hui. Renier ces marches c’est donc aussi à mon sens se renier soi-même.

Mais le constat de cette deuxième partie est-il encore valable aujourd’hui ? Rien n’est moins sûr. C’est dans cet état d’esprit que je vous propose d’aborder cette troisième et dernière partie 🙂 .

Partie 3 : Le renouveau de la bande dessinée

I/ Les années 70, vers une BD plus adulte

Bloqués par un cadre relativement strict fixé par la loi, de nombreux auteurs de BD décident finalement de s’affranchir de la BD jeunesse en expérimentant la bande dessinée plus adulte. Si dans un premier temps la commission tentera bel et bien de faire front, elle finira finalement pas lâcher du lest face à l’afflux massif de nouvelles séries. Des séries comme Corto Maltese ou encore Rahan voient ainsi le jour.

II/ Les années 80, du journal à l’album papier

Si jusque dans les années 70, la BD avait avant tout un rôle d’illustration au sein de périodiques, son rôle va considérablement changer au cours des années 80. A partir de cette date, la BD se fait album cartonné. Ne nous mentons pas, les albums existaient déjà avant les années 80 mais il s’agissait avant tout de recueils de bandes dessinées parues dans les journaux et cette chance n’était pas offerte à tous les auteurs.

Les auteurs, jadis payés au prix de la planche, sont désormais payés pour chaque album paru. La BD abandonne donc son support éphémère et s’oriente alors vers un support similaire à celui des romans et plus globalement de tout ouvrage de littérature « classique ».

III/ La multiplicité des genres et des sujets

On disait autrefois de la bande dessinée franco-belge qu’elle était liée à l’enfance, mais tel n’est plus le cas aujourd’hui si l’on en juge par la multiplicité des thèmes abordés et leur degré de technicité.

Comment en effet concevoir qu’un enfant puisse comprendre un traître mot d’une BD comme Largo Winch, véritable récit d’aventure politico-financier mêlant OPA, filiales internationales et jargon économique ?

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Largo Winch © Jean Van Hamme – Philippe Francq

Il en va de même avec des bandes dessinées telles que Yoko Tsuno ou Blake et Mortimer qui nécessitent, à n’en pas douter, quelques connaissances scientifiques pour en apprécier toute la saveur.

Dans un autre style, on imagine mal un jeune enfant être le public visé par des BD érotiques telles que la célèbre série Péchés Mignons d’Arthur de Pins.

Enfin, la BD c’est aussi parfois de la philosophie, en atteste l’album Un faune sur l’épaule de la série BD Broussaille, par Frank Pé, série que j’affectionne particulièrement.

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Broussaille © Frank Pé

Vous l’aurez donc compris, cela fait maintenant plus d’une trentaine d’années que la bande dessinée n’est plus éphémère et se retrouve désormais sous forme de livres bien au chaud dans notre bibliothèque.

Mais si les ouvrages papiers tels que les romans ou les recueils de nouvelles ne datent pas d’hier, la bande dessinée est quant à elle une colocataire relativement récente.

Qui plus est, si les ouvrages destinés aux enfants appartiennent désormais au secteur jeunesse, au même titre qu’il existe des BD de science-fiction ou d’héroïc fantasy, beaucoup considèrent encore que le neuvième art n’est constitué que d’une seule catégorie de bandes dessinées : celles destinées aux enfants ! Or il me semble que cette appréciation du genre littéraire est trop fortement réductrice eu égard à ce dont il est capable.

Alors oui, certes, il y a des images mais ne jugez pas trop vite ceux qui lisent de tels ouvrages car la profondeur de certains d’entre eux dépasse de loin celle de certains romans.

Ayant ouvert ma réflexion par une définition de l’Académie française, je la refermerai donc par une citation d’un académicien.

« Aujourd’hui encore la bande dessinée, aux yeux de beaucoup de gens, n’est rien d’autre qu’une pâture destinée aux analphabètes. Sans doute, nombre de bandes contemporaines sont d’une affligeante pauvreté, mais condamne-t-on la littérature tout entière en raison des piles de livres médiocres qui chaque saison s’amassent chez les libraires ? » – René Clair (siège 19)

En espérant que ce nouveau volet de ma chronique vous aura appris deux ou trois choses 🙂 . N’hésitez pas à la partager sur les réseaux sociaux si vous subissez vous aussi cette image péjorative de la BD. Il est temps de faire changer les mentalités !

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C’est en cherchant une citation pour conclure cet article que j’ai découvert l’existence de deux notes de l’académie française concernant le sujet de cette chronique.

La première date de 1974 et a été réalisée par René Clair. C’est précisément de là que provient ma citation de conclusion : http://www.academie-francaise.fr/note-sur-les-bandes-dessinees

La seconde, plus récente (1991) mais aussi plus troublante, en ce qu’elle aborde de nombreux points que j’ai moi-même évoqués en des termes similaires, est toute aussi intéressante à lire : http://www.academie-francaise.fr/de-la-vertu-de-la-bande-dessinee-seance-publique-annuelle

S’il s’agit pourtant d’une rencontre fortuite entre cette note et ma chronique (étant donné que je l’ai réalisée sans en avoir connaissance), elle prouve en revanche une chose majeure : le problème ne date pas d’hier !

Bibliographie :

« L’essentiel est que la diversité du marché éditorial de la BD soit conservée. » [en ligne]. ActuaBD.com – 6 février 2013 [consulté le 09 novembre 2014]. Disponible sur : http://www.actuabd.com/Angouleme-2013-Aurelie-Filippetti

« Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. »[En ligne]. Legifrance.fr – 19 mai 2011 [consultée le 09 novembre 2014]. Disponible sur : http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=LEGITEXT000006068067&dateTexte=20100817

Merci à Maelyn et Jenayah pour leurs relectures et conseils.


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