En quête de bulles n°3 : le cross-over en BD

Bonsoir à tous et bienvenue dans ce troisième numéro d’ « En quête de bulles ».

 Cette fois-ci, il sera question d’étudier le phénomène de cross-over en BD au travers de deux célèbres tomes : Le Scrameustache n°14 intitulé Les Kromoks en folie mais également le n°18 des Petits Hommes intitulé Le pickpocket. Ces deux tomes étaient tous deux publiés chez Dupuis dans leur version d’origine, et donc pré-publiés dans le journal de Spirou.

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Mais que peuvent donc bien avoir partagé deux séries aux univers totalement différents et aux auteurs qui le sont tout autant (entendons là que ces deux séries n’en ont aucun en commun) ?

Il me semble tout d’abord souhaitable de rappeler la définition même du cross-over (à ne pas confondre avec la voiture dont le nom se prononce de la même façon) afin qu’il n’y ait aucune ambiguïté pour la suite du voyage dans lequel je souhaite vous emmener au cours de mon article 🙂 .

Un cross-over est défini au sens large comme un croisement d’univers ou plus simplement comme la rencontre de deux œuvres de fiction. Très concrètement, cela peut se manifester de plusieurs façons.

Pour l’exemple qui nous intéresse, à savoir la BD, il existe deux grandes catégories de cross-over. La première tend en un mélange de personnage(s) d’une série BD donnée avec le(s) costume(s) de personnage(s) d’une autre.

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Les Légendaires sont ici cosplayés en personnages de « Saint Seiya ».

Mais, plus rarement, ce cross-over peut aussi prendre la forme d’un échange de personnages. C’est notamment l’exemple qui nous préoccupera aujourd’hui. Cet échange doit cependant posséder certaines caractéristiques indispensables.

Eh oui, faire apparaître un personnage d’une autre œuvre dans une BD correspondant à une série différente ne suffit pas ! Il faut en effet que le dit personnage ait un rôle majeur.

Remarque : la survenue d’un dialogue aide très souvent à ancrer le personnage « voyageur » dans la série « hôte ». En parlant, le personnage joue en effet un rôle sur son environnement ce qui l’attache à l’histoire dans laquelle il est parachuté.

A contrario, un personnage qui ne fait office que de figurant est dit de « clin d’œil ». Les auteurs qui sont présents sur plusieurs séries aiment souvent faire passer l’un de leurs personnages ou celui de l’un de leurs amis dans l’une de leurs planches. C’est notamment le cas de Raoul Cauvin, mais également de Patrick Sobral ou de Jérôme Alquié.

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Le visage de Toto apparaît sous un coffre de la salle au trésor d’Oroban dans la série « Les Légendaires » de Patrick Sobral [image de gauche]. Une publicité des « Légendaires » apparaît dans la BD « Les Blagues de Toto » de Thierry Coppée [image de droite]. Il s’agit donc de clins d’œil croisés.

Notons également que certains autres personnages sont issus de l’inconscient collectif de ma génération, et qu’il n’est pas rare de les voir apparaître dans une grande majorité de séries à titre de clins d’œil plus ou moins discrets.

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Luffy du manga « One piece » vient faire un tour dans la BD « Hana Attori » de Tony Valente (éditions Soleil)

Abordons à présent à ce qui nous intéresse aujourd’hui : le cross-over Les petits HommesLe Scrameustache. Le tour de force des tomes tomes précités réside en ce qu’ils partagent tous deux un même scénario.

Publiés à une semaine d’intervalle dès le Spirou n°2468, ces deux albums vont faire se croiser les personnages de Seron dans l’album de Gos et Walt et réciproquement.

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Les deux pages de garde informent le lecteur sur l’existence de l’autre tome du cross-over.

Pour remettre les choses dans leur contexte, il me semble souhaitable de présenter les deux séries :

          • Les Petits Hommes : cette série met en scène les péripéties de Renaud et des habitants d’Eslapion. Ces humains, jadis comme vous et moi, doivent leur nouvelle taille à l’effet de miniaturisation entraînée par un contact plus ou moins direct avec une météorite d’origine inconnue.
          • Le Scrameustache : ce petit personnage physiquement semblable à un ourson, et dont le nom signifie en réalité « Sujet Créé par Radiations Artificielles et Manipulations Extra-Utérines Sans Toucher Aux Chromosomes Héréditaires Endogènes » est un voyageur de l’espace et du temps. Toujours vêtu de son casque rouge à antennes, il passe de monde en monde avec l’aide de son ami terrien Khéna et de son peuple d’adoption : les Galaxiens.

Le Scrameustache

Mais venons-en à l’histoire de ce cross-over : (attention, l’évocation de spoilers est incontournable)

Patarsort, chef kromok (une race extraterrestre belliqueuse) est emprisonné sur la planète des Galaxiens du fait de ses nombreux crimes. En outre, une délégation de trois kromoks maximum est autorisée à lui rendre visite chaque mois. Mais, un beau jour, le vaisseau contenant la dite délégation s’écrase dans la mer galaxienne.

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Un accident, ah oui vraiment ?

En parallèle, le transmutateur est inventé et testé par les Galaxiens. Il s’agit d’une invention révolutionnaire qui… oh, et puis je laisse le soin à ses inventeurs de vous en expliquer le concept :

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Pour résumer, il s’agit d’un téléporteur d’objets à distance 😀 . Innovant non ? Mais bon, pas très au point…

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Or, cette merveilleuse invention n’est pas sans effet sur Terre puisque du mobilier urbain se volatilise…

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… et tout le village de Berg-en-Brousse se retrouve figé dans un état de paralysie totale sous les yeux de petits hommes consternés…

Mais ce qui disparaît dans un tome réapparaît comme par enchantement dans l’autre. Ainsi, le feu volé dans l’album Le Pickpocket page 6, se retrouve page 18 de l’album Les Kromoks en folie. Et c’est justement toute la magie de ce cross-over, puisqu’il opère un véritable système de vases communicants entre les deux groupes de héros pourtant distincts.

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De ce fait, plus les deux tomes progressent, plus la frontière entre deux histoires, en apparence étrangères, se rompt.

L’accident de la délégation de Kromoks s’avère être un leurre pour faire évader leur chef.  Mais, Khéna découvrant l’imposture, ceux-ci sont finalement contraints de l’enlever avant de s’en retourner vers leur planète. Néanmoins, cette évasion spectaculaire dirigée par les Styx (d’autres extraterrestres austères) avait un autre objectif masqué : affaiblir la vigilance des Galaxiens pour leur substituer leur précieux jouet.

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A ta place je n’y toucherais pas 🙂

De leur côté, Renaud et ses amis tentent à leur niveau de venir en aide aux habitants de la ville pétrifiée. Mais, ne parvenant pas à trouver une solution efficace, ils optent finalement pour un voyage dans l’espace, à la recherche du point d’émission du signal mystérieux.

Simultanément, dans le tome des aventures du Scrameustache, les Styx ont élu domicile dans la citadelle des Kromoks et s’amusent avec le transmutateur. Leurs petites expériences conduiront à la disparition d’un mur entier dans l’album des Kromoks en folie

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… et à sa réapparition dans Le Pickpocket.

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Ce phénomène de « transmutation » des éléments des deux aventures nous pousse à naviguer d’un album à l’autre pour en saisir toutes les subtilités scénaristiques.

Or, ce n’est véritablement qu’à la page 26 de chacun des deux albums que s’opère une fusion des deux récits. Le Scrameustache s’étant lancé à la rescousse de Khéna sur la planète des Kromoks, il tombera nez à nez avec Renaud et Lapoutre. Nous passons donc d’un récit « deux caméras » à un récit à une seule.

Pour la suite de cet article, il convient de noter que les visuels du Pickpocket seront toujours présentés à droite de ceux des Kromoks en folie. De même, lorsque les images seront superposées, le visuel du tome Le Pickpocket sera toujours l’image du bas et celle des Kromoks en folie celle du haut.

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Les deux tomes ne sont-ils qu’un simple copier-coller ?

En pratique, il est donc possible que certains ne voient en ce dédoublement qu’un moyen pour nos chers auteurs de nous faire payer deux fois une même BD… ce point est discutable. Il est évident que l’histoire est globalement la même pour la vingtaine de planches qui clôturent les deux tomes.

Cependant, ne vous attendez pas à trouver 20 planches identiques entre Le Pickpocket et Les Kromoks en folie car tel n’est pas le cas. Les héros des deux séries se divisent à nouveau pour accomplir des quêtes annexes, tout en concourant conjointement à un même objectif : celui de mettre hors d’état de nuire les Kromoks et les Styx afin de récupérer le transmutateur.

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Si des parties de planches peuvent être communes, les histoires évoluent différemment comme en témoigne cet enchaînement divergent de cases entre les deux tomes. Dans « Les Kromoks en folie », c’est le discours d’un ancien Galaxien qui prend le relai de l’exposé de Renaud. Dans l’album du « Pickpocket », l’action débute directement après.

Par ailleurs, même au sein de cases semblables, il est possible de distinguer des divergences de style entre les auteurs. Prenons les Kromoks par exemple : si ceux-ci ont une apparence élancée dans l’album de Gos et Walt (qui sont à l’origine des personnages), Seron pour sa part les représente plus trapus et plus petits.

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Et oui, vous êtes arrivés 10 minutes trop tard les gars !

De même, les protubérances situées sur leurs casques sont plus importantes chez Seron que chez Gos et Walt. Il en va de même pour le plumeau de Patarsort.

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Au niveau des pattes inférieures, Seron ajoute également des ongles là où Gos et Walt n’en mettent pas (cf kromok le plus à gauche de chaque case).

Pareillement, les Styx ont une allure plus machiavélique chez Seron que chez Gos et Walt. Cela s’explique principalement par le contour des yeux en noir opéré dans l’album du Pickpocket, contour qui n’est pas réalisé dans l’album 14 du Scrameustache. Ainsi, les Styx de Gos et Walt ont une apparence plus enfantine.

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Le trait plus réaliste de Seron contraste avec celui plus enfantin de Gos et Walt.

Parfois, des divergences de mise en couleur existent pour une même situation entre les deux albums . C’est le cas notamment lorsque les kromoks envoient une patrouille nocturne afin de relever deux pièges thermiques.

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Dans cette situation : J’allume mes feux de route, réponse A. Je roule en feux de croisement, réponse B. Je roule tous feux éteints, réponse C.

L’extrait qui suit est un bon exemple de variante dans la mise en couleur. En effet, le rayon pétrifiant de Tobor a un effet plus lent dans le tome du Scrameustache que dans celui des Petits Hommes. De plus, la dernière case du bas n’est pas réalisée du même point de vue d’un tome à l’autre.

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Parfois, il est nécessaire d’avoir l’œil pour dénicher le détail qui a été caché volontairement par l’un des deux auteur, détail qui une fois encore prouve que malgré la fusion des récits, il n’y a pas eu copier-coller pur et simple des dessins.

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Le 4 présent sur l’empennage vertical du vaisseau des petits hommes n’apparaît que dans le tome du « Scrameustache ».

Et c’est là qu’intervient toute la magie du cross-over, puisqu’il convient nécessairement d’effectuer une comparaison minutieuse des deux albums afin d’en cerner toutes les subtilités. Terminons cet article par deux autres différences « flagrantes ».

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Le « V » présent sur le casque du Galaxien le plus à droite est plus grand dans un tome que dans l’autre. Seron a également dessiné l’onomatopée en se basant sur ce qu’elle désigne, tel n’a pas été le cas  dans l’album de Gos et Walt.

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L’aile gauche du casque de ce galaxien n’est pas visible dans les deux tomes.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur l’histoire même de ce cross-over, mais l’objectif de ce troisième numéro d’ « En quête de bullese était davantage de montrer que les séries TV ne sont pas les seules à pouvoir réaliser ce genre de croisement (cf : Dans l’épisode « Légende » de la sixième saison d’NCIS Enquêtes spéciales, on peut voir les personnages de NCIS Los Angeles). Les contraintes techniques sont certes plus importantes puisque chaque auteur aura tendance à réaliser un tome à inclure dans sa série, ce qui en soi est légitime, mais cela reste foncièrement le même principe.

Cela dit, d’un point de vue strictement personnel, j’ai préféré le tome du Scrameustache à celui des Petits Hommes (qui indépendamment est une série que j’adore). J’ai en effet le sentiment profond que le tome du Pickpocket est davantage au service de la série du Scrameustache que l’inverse. A mon sens, Les Kromoks en folie est un tome qui peut vivre seul malgré le petit vide occasionné par l’absence du tome de Seron. A contrario, je considère que ce dernier ne peut pas être séparé de celui du Scrameustache car si la première partie de l’histoire n’y fait pas appel directement, il manque de nombreuses subtilités à l’ensemble qui vous empêcheront d’en apprécier toute la saveur. Le tome des Petits Hommes m’est apparu trop rapide.

Si vous désirez acquérir l’un ou l’autre des albums, privilégiez en priorité celui de Gos et Walt, série hôte de ce cross-over et dont l’univers est de ce fait mieux maîtrisé.

La dédicace de Walt au salon du livre de Maison-Laffite en avril 2002 (première dédicace BD de ma vie), pour laquelle je le remercie chaleureusement.

Je tiens également à remercier http://blake-jacobs-et-mortimer.over-blog.com pour sa critique élogieuse de mon travail. Vous pouvez accéder à leur article en cliquant sur l’image ci-dessous.

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A bientôt pour une prochaine chronique 🙂

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