En quête de bulles n°2 : Mortimer à La Roche-Guyon

Bonjour à tous. Aujourd’hui, nous nous retrouvons pour le deuxième numéro d’ « En quête de bulles », chronique qui cherche à aller au fond de la bande dessinée. J’ai ainsi choisi de consacrer ce second volet à une étude comparative entre la BD Le piège diabolique de Blake et Mortimer et la ville de La Roche-Guyon.

miloh

Ce neuvième tome des aventures de Blake et Mortimer, réalisé par Edgar P. Jacobs, envoie en effet Mortimer dans la ville de La Roche-Guyon sur les traces de l’un de ses anciens ennemis : le professeur Miloch. Ce dernier lui a fait remettre une lettre par l’intermédiaire de laquelle il dit lui léguer une invention « d’une portée [scientifique] incalculable ». C’est donc piqué de curiosité que notre héros barbu décide de se rendre dans la ville médievale afin de faire toute la lumière sur ce mystérieux cadeau qui lui est fait.

Mais, avant de nous lancer dans le vif du sujet, notons tout d’abord l’une des spécificités de ce tome : Le piège diabolique est en effet l’un des deux seuls tomes (avec Le Serment des cinq Lords) de Blake et Mortimer où Olrik, le grand méchant récurrent de la série, n’apparaît pas ! En outre, ce tome nous offre une aventure unique en marge de la série.

Si le département de Seine et Oise disparut en 1968, la ville de La Roche-Guyon quant à elle existe toujours ! Située à l’extrême sud-ouest du parc naturel régional du Vexin Français, elle n’est distante de Paris que d’une soixantaine de kilomètres. La semaine dernière j’ai donc enfilé mes chaussures, posé Le piège diabolique sur la plage arrière de ma voiture et je me suis lancé dans les pas d’Edgar P. Jacobs. Chers lecteurs, en route pour La Roche-Guyon !

Les vestiges de l’ancienne tour qui surplombent la ville donnent au lieu une atmosphère singulière.

Le château qui surplombe la ville ne fut pas érigé à la Roche-Guyon par hasard, il n’est que le reflet de l’histoire de France du IXe siècle. A cette époque, la France était sujette aux invasions vikings et Charles le chauve, alors roi de France, était bien en peine pour les contenir. Or, La Roche-Guyon a pour particularité d’être située en boucle de Seine et de présenter de nombreux coteaux calcaires. Il s’agissait donc d’un endroit stratégique notamment de par le panorama offert par la ville sur la vallée, mais également de par sa capacité à pouvoir loger de nombreux habitants dans des demeures troglodytiques antérieurement construites.

Mortimer arrivant sur La Roche-Guyon

De plus, l’intérêt stratégique d’une telle construction trouve principalement sa source dans le traité de Saint-Clair sur Epte, accord contractuel dont la conclusion remonte à l’an de grâce 911. Par ce traité, Charles III s’était résolu à concéder aux Vikings le duché de Normandie. Il espérait ainsi apaiser les conflits et trouver un terrain d’entente avec les envahisseurs. La Roche-Guyon, située au carrefour de l’Epte et de la Seine, offrait donc une position militaire importante puisqu’il était alors possible de contrôler le trafic fluvial. Refermons néanmoins cette parenthèse historique pour en revenir à Mortimer.

Je me suis très vite amusé à me balader dans la ville « Le piège diabolique » à la main. A gauche Mortimer tel qu’il est dans la BD, à droite l’église du XVe siècle telle qu’on peut la voir de nos jours.

Dans La Roche-Guyon, ce tome de Blake et Mortimer apparaît comme un avantage touristique relativement timide. Si l’album d’Edgar P. Jacobs est effectivement placé en vitrine à l’office du tourisme et dans la boutique du château, l’exploitation qui en est faite laisse franchement à désirer… Pourtant cela aurait pu être un potentiel indéniable (sans doute une question de droits…) ! Pour ma part, j’aurais bien vu la série reprise en fil rouge ludique pour amener le visiteur à s’intéresser plus en détail au passé historique et culturel du lieu.

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Le positionnement du tome dans la bibliothèque du point d’information touristique est très représentatif de la place accordée aux deux héros dans la ville.

Cela dit, mon objectif de ce 15 août était ailleurs et pour cela il n’y avait nul besoin d’animation particulière. C’est avec cet état d’esprit que j’ai gagné la Bove telle qu’elle est représentée dans le tome Le piège diabolique :

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Cinquante ans plus tard, la bove est bien moins effrayante…

Mon « pélerinage » dans les rues de La Roche-Guyon m’a également conduit au château lui-même. L’objectif de la visite n’était pas tant de visiter l’édifice (je l’avais déjà fait trois ans plus tôt) mais d’en scruter chaque recoin à la recherche de similitudes avec l’album que j’avais dans mon sac.

Nous voilà partis pour un petit rallye-photos commenté :

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Le château fut acquis au XVe siècle par la famille de Silly. Cette famille décida alors de le transformer en lieu de résidence habitable. Il est à noter qu’à cette époque, la guerre de Cent Ans est terminée et qu’il n’est ainsi plus nécessaire de conserver la forteresse médiévale en l’état. Cela explique ainsi la présence d’ouvertures dans les remparts du bas.

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Quelques points de vue sont tout bonnement superbes.

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Au XVIIIe siècle, cette superbe bibliothèque comportait plus de 10 000 ouvrages. Mais l’Histoire décida qu’ils seraient vendus aux enchères. Cette dispersion explique donc leur absence des étagères :/. En guise de consolation, quelques livres offerts par un mécène sont présentés dans une vitrine au centre de la pièce.

Si le mot qui résume le mieux le château en lui même est « crise », la vue offerte par le donjon est tout simplement merveilleuse. On perçoit alors toute l’intensité de la magie qui se dégage de la ville et de son patrimoine historique. Le pourquoi du choix de La Roche-Guyon comme ville centrale pour le récit d’Edgar P. Jacobs se trouve alors résolue.

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Une vue imprenable sur la Seine et la vallée s’offre alors au courageux spectateur.

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Eh oui, il en faut du courage pour gravir les 235 marches du donjon, certaines d’entre elles faisant jusqu’à 35 cm de haut ! (soyez-en sûrs, j’en ai bavé pour réaliser ce numéro ^^)

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Mais, si le panorama ne peut que nous émerveiller, ce n’est que dans les sous-sols du château que l’on retrouve finalement la trace de Mortimer.

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L’année 5060, dont il est question à la fin du tome, semble directement tirée des casemates de Rommel.

Pour comprendre la signification des casemates et l’atmosphère qui s’en dégage, une nouvelle parenthèse historique est de mise.

Le château de La Roche-Guyon n’échappa pas aux tragiques événements de la Seconde Guerre Mondiale. La ville tomba ainsi sous l’occupation allemande en 1943. Cette occupation donna naissance au quartier général du maréchal Erwin Rommel, implanté au sein même du château. Cette grande figure du Reich fit également creuser des casemates. Mais, malgré la responsabilité qu’il avait quant au mur de l’Atlantique, Rommel désapprouvait les doctrines nazies. La Roche-Guyon fut donc aussi le lieu de rendez-vous de grands responsables allemands désireux du renversement d’Hitler, rendez-vous qui rajoutent une dimension de secret et de mystère aux souterrains verdâtres.

Or, quoi de mieux que d’obscurs tunnels  imprégnés de l’esprit de la Seconde Guerre Mondiale pour parler d’un futur post-apocalyptique ?

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Une affiche perdue à l’entrée des casemates est là pour rappeler la signification du lieu.

Dans la dernière centaine de mètres de casemates ouvertes au public, une bande-son diffuse des passages de la BD.

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Et finalement, au détour d’un couloir, une réplique du Chronoscaphe apparaît dans toute sa splendeur :

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Pour peu qu’il n’y ait pas de grille, cela donnerait presque envie de s’essayer à la roulette russe du temps façon professeur Miloch.

Avouons-le, en trois ans le château ne s’est pas amélioré. Pire encore, il semble tomber dans un état de délabrement inquiétant. De plus en plus de pièces sont fermées au public faute de pouvoir être restaurées. A cela s’ajoute le fait que la plupart des pièces soient tout bonnement vides de tout mobilier ! Quant au potager, l’avoir transformé depuis 2010 en espace d’expérimentation horticole sonne davantage avec l’expression « livré à lui-même » qu’avec le terme même d’entretien.

black et mort

La fontaine de Louis Villars semble avoir été adaptée au récit des aventures de Blake et Mortimer comme en témoigne ce plan de caméra calqué sur le donjon.

Errer dans La Roche-Guyon reste encore et toujours l’un des meilleurs moyens de trouver les lieux de la BD.

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Certaines maisons pourraient vaguement faire penser à celles de l’album (modulo leur restauration).

L’imagination peut parfois nous jouer des tours mais il arrive par moments que l’on découvre de vraies perles :

blake et mortimer

Dur retour à la réalité après une matinée à arpenter les méandres des planches et du temps. Miloch a bien réussi son coup, le bougre !

Ainsi se referme ce second numéro d’ « En quête de bulles ». A dans 15 jours pour parler du Scrameustache !

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Rien de tel qu’une pause repas en bordure de Seine (à propos, le boulanger de La Roche-Guyon est délicieux :p).

South

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Cet article a été rédigé à partir de photos de La Roche-Guyon prises par South le 15 août 2013 (copyright Ederweld.fr – South)

L’intégralité des vignettes illustratives sont issues de l’album d’Edgar P. Jacobs.

Les compléments historiques ont été réalisés après vérification et recoupement des informations contenues sur le site officiel du château et celui de la mairie.

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Anecdotes de reportage : 

  • Tout comme Mortimer avant moi, j’ai également rencontré un cycliste (que je salue s’il lit ces lignes). Mais, contrairement au personnage de BD, c’est moi qui lui expliqua le pourquoi je me baladais dans la ville un tome à la main et un appareil photo dans l’autre 🙂 .
  • Mon appareil photo a rendu l’âme quelques secondes après avoir pris mon dernier cliché. By Jove !
  • Le pigeonnier du château a pris ces dernières années une allure très « kitch » :
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Des photos de pigeons ont en effet été placées dans chaque orifice *headshot*

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Et cette petite blague a été réitérée encore et encore…

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Et puis tant qu’à faire… Toutes ces photos n’étaient pas là il y a trois ans et c’était tant mieux , by Jove !

  • Quand j’ai pu écrire que le château en lui-même était un peu synonyme de crise, c’était aussi pour ça :
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Dire que le château est vide de chez vide n’est même pas un euphémisme. 😉

  • En terminant les derniers kilomètres qui me séparaient de La Roche-Guyon, je suis tombé derrière une voiture électrique très très lente. Elle était conduite par deux jeunes accompagnés d’un chien dont la tête dépassait par la fenêtre. Dans ce genre de situation on peste pas mal, il faut l’avouer. Et puis, quand on arrive enfin à s’en défaire, ce qui fut mon cas dans les hauteurs de la ville, on se dit qu’il y a statistiquement très très peu de risques que cette situation survienne à nouveau dans un futur proche. Mais je vous le donne en mille, dès mon départ de La Roche-Guyon, donc dans le sens du retour et à une heure totalement aléatoire, qui ai-je pu retrouver ? La même voiture bien sûr ! La même voiture avec les mêmes occupants et le même chien à la fenêtre. Je me passerai de tout commentaire sur la chance que je peux avoir sur la route ^^’.

Voilà, cette fois cet article est bel et bien terminé. 😀


Accéder aux autres « En quête de bulles »

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2 réponses

  1. Giuseppe Federici dit :

    Mes compliments!
    Grâce à la lecture de cet excellent article, j’ai revécu les jours quand je étais un garçon et je étais passionnée pour les aventures de Blake et Mortimer, mais à ce moment-là je ne pouvais pas imaginer que les sites choisis par Jacob réellement existé!
    Merci beaucoup.

    Giuseppe Federici / Italie

    • South dit :

      Merci à vous pour ce gentil retour. J’ai prévu de refaire d’autres articles en ce sens l’été prochain.

      Au plaisir de vous recroiser dans nos pages un de ces jours 🙂 .

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