BD et Droit, la table ronde aixoise interdisciplinaire

Aborder des thématiques artistiques par le prisme d’autres disciplines, tel est l’enjeu des rencontres « Droits & Arts » d’Aix en Provence. Co-organisées par la faculté de droit et de science politique d’Aix-Marseille, le musée Granet ainsi que le laboratoire Interdisciplinaire de Droit des Médias et des Mutations Sociales (Lid2ms), ces rencontres publiques sont notamment l’occasion d’échanges et de débats entre branches traditionnellement cloisonnées, mais non moins complémentaires lorsqu’elles se retrouvent confrontées. L’amphithéâtre du musée Granet accueillait justement l’une de ces rencontres ce jeudi 25 février 2016 afin de réfléchir cette fois-ci autour de la thématique de la bande dessinée et du dessin humoristique, à l’épreuve du droit. Nous nous y sommes rendus.

La Bande dessinée, art majeur ou art mineur ?

Dès l’introduction de la rencontre, Bruno Ely, conservateur en chef du musée Granet ne manqua pas de rappeler à quel point la bande dessinée s’était diversifiée et développée au fil des ans, à tel point qu’il était parfois difficile de s’y retrouver en magasin et que certains dessins originaux s’arrachaient aujourd’hui à prix d’or.

On ne pourra en effet que lui donner raison, notamment lorsque l’on s’intéresse de près aux nombres d’albums publiés au fil des ans.

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Extrait du rapport ACBD 2015 © Gilles Ratier, secrétaire général de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) – www.acbd.fr

Le nombre de parutions que l’on connaissait au début des années 2000 a en effet presque était multiplié par 4, là où le nombre de lecteurs n’a quant à lui fait que stagner. C’est d’ailleurs cette double tendance qui contribue à alimenter le phénomène de surproduction, souvent pointé du doigt comme l’un des signes de la crise qui frappe actuellement le secteur. Car, en dépit du fait que cette surproduction se fasse au bénéfice de la diversité culturelle, celle-ci se fait assurément aux dépends des auteurs, lesquels sont de plus en plus nombreux à devoir se partager le même gâteau. 

Pour en revenir aux propos de Bruno Ely, l’appréciation du caractère majeur ou mineur d’un art dépend selon lui pleinement de l’appréciation que peuvent en faire la société et ses observateurs spécialisés (ndlr : les historiens ou critiques d’art). Les musées et manifestations culturelles seraient à ce titre un bon indice de la place octroyée à un art quel qu’il soit. Pour le conservateur en chef du musée Granet, des musées comme le musée Hergé en Belgique ou encore le Festival International de la BD d’Angoulême permettraient ainsi , de consacrer la BD comme un art majeur.

Cela se comprend aisément puisque pour qu’une discipline soit considérée comme de la Culture, il lui faut nécessairement une validation sociale. Reste en revanche à savoir si cette validation est globale ou ciblée. Pour ma part je pencherai davantage pour la deuxième hypothèse. Les rares musées existant sur le territoire national sont encore très souvent spécialisés dans une saga avant d’être généralistes. Cela permet donc de nuancer l’ampleur de cette reconnaissance. Quant aux ventes aux enchères, celles-ci concernent principalement des auteurs comme Hergé, Franquin, Will ou encore Jacobs, autrement dit des auteurs décédés dont la réputation des œuvres n’est plus à faire¹. Il me semble donc plus légitime de parler de validation d’auteurs plus que de validation du genre tout entier même si on ne peut bien entendu que se réjouir de cette première étape.

La sélection d’Angoulême est quant à elle régulièrement décriée pour son côté peu représentatif de ce qu’est la bande dessinée. On y voit plus ou moins chaque année les mêmes « stars » revenir dans la sélection officielle à l’instar de Riad Sattouf, deux fois lauréat du fauve d’or (en 2010 et 2015) et de nouveau présent dans la sélection en 2016. Cette valorisation et médiatisation croissante de la BD « alternative », souvent minimaliste se fait-il au détriment du reste de la bande dessinée ? Pour ma part c’est en tout cas le sentiment que cela m’en inspire, ce que ne manque pas de me conforter la prolifération des romans graphiques ces temps-ci². Pourquoi continuer à utiliser cette facilité lexicale si la BD était à présent un art reconnu comme « majeur » par la société ? Je vous laisse méditer là dessus. Pour l’heure, revenons-en à la rencontre.

Si pour Bruno Ely, le chemin de la reconnaissance de la BD est loin d’être achevé, il devrait néanmoins l’être d’ici une vingtaine d’année. On lui souhaite d’avoir raison.

Histoire et esthétique de la bande dessinée au fil du temps

Sébastien Cacioppo, maître de conférence et doctorant en droit privé se fit ensuite porte parole de Patricia Signorile, spécialiste des sciences de l’art -et malheureusement absente- afin de revenir sur l’évolution graphique de la bande dessinée et plus largement du dessin de presse et de la caricature au fil du temps.

Il existe en bande dessinée, plusieurs courants complémentaires qui s’opposent quant à la date de création de la bande dessinée. Chacun d’eux est dans le vrai car il n’existe pas à l’heure actuelle de réelle définition de la bande dessinée, en tout cas pas d’institutionnelle. Selon l’appréciation que l’on a de ce genre littéraire, l’endroit où l’on placera le curseur pourra donc varier sans que ce choix conduise pour autant à un résultat erroné. Pour certains, les peintures rupestres sont déjà un début d’art narratif sous forme de représentation graphique en deux dimensions. Certains chercheurs estiment en revanche que la tapisserie de Bayeux serait le point d’origine de la BD puisqu’elle présenterait pour la première fois une histoire dans le sens chronologique (ce qui pose encore une fois la nécessaire question de ce qu’est une BD, à l’heure où certains auteurs comme le groupement « Oubapo³ » choisissent de rejeter ce type de contraintes). D’autres chercheurs estiment quant à eux que Rodolphe Töpffer reste le précurseur de la BD contemporaine. C’est d’ailleurs le courant majoritaire.

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Mister Jabot © Rodolphe Töpffer

Patricia Signorile a pour sa part décidé de commencer son exposé en plaçant tout d’abord le curseur sur la naissance de l’écriture c’est à dire aux alentours de -3000 avant J.C; avant de le déplacer par la suite au XIXe siècle avec Rodolphe Töpffer concernant la seule bande dessinée. Ce choix est d’autant plus pertinent qu’il permet de concilier les différents courants tout en y incluant l’Histoire de l’art graphique au sens large. Dans son discours, elle revînt notamment sur les papyrus égyptiens ou encore les vases grecs sur lesquels figuraient des scènes inspirées de la mythologie.  En outre, ses propos mettaient l’accent sur l’aspect progressif du « récit en séquences d’images », lequel évolue « au cours du temps et au gré des supports », l’occasion de dresser un panorama historique de l’évolution de la BD au fil des siècles.

Afin de ne pas rallonger cet article outre mesure, je renvoie ceux que l’Histoire de la BD intéresse à l’exposé que j’avais réalisé (Voir P2-I) dans le 6e volet de ma chronique « En quête de Bulles ». Volet qui cherchait notamment à savoir quelles pouvaient être les causes historiques de l’image péjorative de la bande dessinée. 

La Bande dessinée, un art majeur au sens du droit d’auteur

Philippe Mouron, maître de conférence et chercheur en droit privé, prolongea quant à lui la discussion en confrontant la bande dessinée à sa spécialité : le droit. L’occasion de rebondir sur les propos introductifs de Bruno Ely et d’indiquer qu’en Droit français, la bande dessinée était assurément un art majeur. Pour notre droit d’auteur, la bande dessinée est effectivement une oeuvre de l’esprit comme une autre. Les droits  accordés à un auteur sont ainsi identiques à ceux octroyés à un autre artiste. Un auteur de BD peut par exemple faire respecter l’intégrité de son oeuvre ou encore interdire à autrui de la reproduire ou de la diffuser.

Cet exposé fut également l’occasion de revenir sur les particularités du 9e art. La bande dessinée possède en effet ses propres codes ce qui soulève un certain nombre d’interrogations quant à l’application du droit d’auteur.

La mode des séries pose ainsi la difficile question du respect par les repreneurs de l’oeuvre originelle mais aussi des éventuelles reprises antérieures.

La protection d’une bande dessinée se fait par ailleurs à plusieurs niveaux ce qui ne manque pas de soulever certaines difficultés juridiques. Car, si le droit d’auteur permet des exceptions telles que la courte citation d’une oeuvre, celles-ci sont difficilement applicables en matière de bande dessinée puisque cases et personnages sont eux-mêmes des œuvres protégées en tant que telles. Philippe Mouron est également brièvement revenu sur la politique de la S.A Moulinsart, connue pour faire appliquer ses droits de façon stricte au prix de nombreux procès.

[Pour plus d’informations au sujet des procès menés par la S.A Moulinsart, n’hésitez pas à lire l’article suivant et plus précisément la partie relative aux affaires tintinesques restées célèbres : http://ederweld.fr/et-si-tintin-nappartenait-pas-a-moulinsart-coup-de-theatre-dans-le-monde-de-la-bd/]

Qu’est-ce que la caricature et le dessin de presse en 2016 ?

Le journaliste Thierry Noir revînt pour sa part sur l’Histoire de la caricature et du dessin de presse. Après avoir notamment rappelé le célèbre cas de la caricature de Louis Philippe par Daumier, Thierry Noir a poursuivi son exposé en essayant de dégager deux catégories distinctes de caricaturistes. La première, menée selon lui par Jean Plantu, consiste le plus souvent en des dessins opérant un rapprochement de deux événements afin de donner à réfléchir. Ceux-ci sont publiés dans des journaux déontologiquement sérieux. La seconde, met en scène des dessins plus provocateurs destinés à interpeller l’opinion et publiés au sein de « journaux militants ».

La caricature et le dessin de presse n’étant pas à proprement parler la thématique du site, je ne développerai donc pas ses propos plus en détails. Sachez en revanche que cet éclairage plus philosophique que les exposés précédents tâcha de répondra aux questions « peut-on rire de tout ? » ou encore « peut-on tout dessiner ? », problématiques ô combien d’actualité depuis les attentats de Charlie Hebdo début 2015

Pour Serge Scotto, écrivain et auteur de bande dessinée, le dessin de presse caricaturiste a pour finalité de choquer. Malgré tout, ce côté choquant dépendra à la fois de la publication dans laquelle se trouvera insérée le dessin mais aussi de son époque. Selon lui, la liberté d’expression doit être totale car il ne peut y avoir de demi mesure en la matière, soit celle-ci existe soit non.

Retour d’expérience de Serge Scotto sur son adaptation de l’oeuvre de Marcel Pagnol

Qu’est-ce qu’une bonne adaptation ? Cette interrogation est récurrente et ce quelque soit les types de médiums dont il est question. Pour certains, une bonne adaptation est avant tout une oeuvre qui respecte scrupuleusement l’oeuvre dont elle est issue. Pour d’autres, souvent peu familiarisés avec l’oeuvre d’origine, une bonne adaptation est avant tout une oeuvre autonome qui fonctionne sans qu’il soit nécessaire d’avoir pris connaissance de l’oeuvre antérieure. En ce qui me concerne, je pense qu’une bonne adaptation est avant tout une oeuvre qui se doit d’être autonome sans pour autant mettre à mal l’oeuvre d’origine. Il m’importe peu en réalité que l’adaptation ne soit pas à 100% fidèle à l’oeuvre initiale tant que celle-ci a un sens. Le premier film de Largo Winch en est à ce titre un bon exemple puisqu’il se sert du matériau d’origine tout en le réinventant avec brio. Qu’importe donc que Nerio Winch ne meurt pas de la même manière dans la BD et dans le film ni que le personnage de Simon soit identique à celui que l’on connaissait dans la saga. L’esprit général est là et après tout, c’est l’essentiel.

Tel n’est en revanche pas le cas des films Resident Evil, adaptés des jeux vidéo du même nom et sur lesquels j’avais eu l’occasion de revenir l’année dernière sur le site des copains de PopFixion. En se prenant les pieds avec leur identité de départ, ils sont en effet composés d’une succession d’incohérences qui nous font complètement sortir de l’histoire qui nous est contée.

Pour Serge Scotto, adapter Marcel Pagnol c’est à la fois rafraîchir son oeuvre mais aussi s’inscrire dans sa continuité. L’auteur considère qu’il est ainsi plus important d’être fidèle à l’esprit qu’à la lettre.

Marcel Pagnol se définit en deux mots, l’adaptation et la modernité […] donc nous on est fidèle à l’esprit, on adapte en essayant d’être moderne et donc on essaye de lui faire plaisir. » – Serge Scotto

Avec l’oeuvre de Marcel Pagnol, l’auteur de bande dessinée entend profiter du médium bande dessinée afin d’apporter un plus à l’oeuvre l’origine. Selon lui, le dessin permet effectivement une liberté de cadrage beaucoup plus importante qu’à l’époque des films de Marcel Pagnol.  L’auteur de bande dessinée marseillais entend ainsi tirer partie des nouveaux outils à sa disposition pour adapter sans dénaturer l’oeuvre de Marcel Pagnol.

Sans réécrire l’histoire d’origine, Serge Scotto entreprend néanmoins d’en corriger certains anachronismes ou facilités scénaristiques qui, s’ils n’étaient pas grandement perceptibles dans les œuvres initiales, ne manqueraient pas de sauter aux yeux du lecteur une fois matérialisés en dessin.

« A un moment par exemple il se retourne en arrivant en haut des collines pour la première fois, pour montrer que c’est tellement beau il nous décrit ça dans le soleil couchant…oui mais sauf qu’on est au mois d’août à 17h30. […] Nous au moment de faire la BD, on ne peut pas faire coucher le soleil à 17h30 parce que si ça passe vite à l’écrit, en l’occurrence en BD ça ne passe pas, ça se voit. – Serge Scotto

L’une des idées de l’adaptation de Serge Scotto est également de remettre en avant des scénarios alternatifs de Marcel Pagnol qui n’ont pas nécessairement été portés à l’écran. Il s’agit donc également de faire découvrir au grand public des œuvres moins connues de l’un des plus célèbres écrivains du XXe siècle.

Le prochain tome de Serge Scotto s’intitulera Topaze et paraîtra le 2 mars prochain en librairie. Il adaptera l’oeuvre théâtrale de Marcel Pagnol du même nom.

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Je vous mets également ci-dessous les liens relatifs aux adaptations déjà parues 🙂 :

A a gloire de mon père

A la gloire de mon père

Merlusse

Merlusse

Conclusion

Ce nouveau volet des rencontres Droit & Arts était enrichissant à plus d’un titre et l’aspect interdisciplinaire ainsi que l’intervention de spécialistes me semble d’ailleurs y être pour beaucoup. Cela permet en effet de s’ouvrir à des disciplines nouvelles tout en revisitant celles dans lesquelles on évolue avec un regard extérieur et nouveau. Si vous passez par Aix en Provence, n’hésitez donc pas à regarder du côté de la programmation du musée Granet, on ne sait jamais. Pour ma part, j’envisage fortement de renouveler l’expérience lors des prochaines rencontres tant l’expérience m’a conquis.

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¹Dans une moindre mesure on peut également y inclure Albert Uderzo dont l’une des œuvres, Astérix, a acquis une renommée internationale. Il s’agit cependant là d’un cas particulier car les tirages de chaque album d’Astérix sont bien au dessus de ceux des autres séries ou one-shots du marché.

²Bande dessinée qui se veut plus adulte dans les thématiques abordées et la complexité de son scénario. Souvent composé de plus de 48 pages, le roman graphique reste avant tout une bande dessinée traditionnelle. Le terme « Roman » est en réalité une facilité lexicale permettant d’éviter l’image péjorative liée à celui de « bande dessinée.

³L’Oubapo est un courant d’auteurs consistant à réinventer les règles régissant traditionnellement la bande dessinée. A l’instar de Georges Perec avec La Disparition, ils interrogent les limites du genre.

Pour prolonger le débat je vous propose de visiter la superbe exposition « L’Art dans le jeu-vidéo », présente pour encore quelques jours au musée d’art ludique à Paris et dont j’avais fait la présentation dans un article sur le site Playerone.tv.

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